L'ENNEMI DE L'INTERIEUR ETAIT TAPI RUE MAILLY

Vendredi soir, Mathieu Rigouste présentait son livre « L’ennemi intérieur », tiré de sa thèse de doctorat (Paris 8, 2007). La conférence était organisée par le comité local de soutien aux inculpés de Tarmac, relayé par la LDH, le PG, le NPA.
La petite salle de réunion, au 2ème étage de la librairie Torcatis-Costes était pleine comme un œuf, beaucoup étaient debout dans l’entrée ou assis sur le parquet, comme je l’étais moi-même, pas trop souple et souffrant de mes pauvres attaches, ligaments, tendons, articulations, jalousant un peu ma blonde voisine, petite cinquantaine, à l’aise dans sa position, bouddhiquement exacte et détendue…
Percevoir l’étranger comme un problème, un risque ou une menace, ce n’est pas nouveau depuis la Terreur, l’antisémitisme du XIXe, le Nazisme, la Collaboration. Avec la guerre d’Indochine et surtout la guerre d’Algérie, cette perception s’est organisée en système. La Doctrine de la Guerre Révolutionnaire (DGR), couronnée par la bataille d’Alger et le coup d’état de 58, avait pour principe de combattre l’ennemi « terroriste » par la peur, la terreur.
L’étranger, colonisé, sous-homme, sensé être manipulé par le communisme, guerre froide oblige, était l’ennemi contre qui faire la guerre. Un système militaro-sécuritaire se mit en place, terrorisant les terroristes et… la population. Sitôt après l’avènement de la Ve république, la DGR fut dissoute mais ses thèses furent très vite reprises en 68 et n’ont fait que prospérer depuis.
Aujourd’hui, nous en sommes à un stade avancé. L’ennemi intérieur, très vague, fantasmagorique, mais désigné par les médias aux ordres comme anti-identitaire, islamiste, anarchiste, est poursuivi (contrôles, gardes à vues, reconduites aux frontières, inculpations) : tout ce qui est brun, marron, contestataire ou encore simplement solidaire. Ce qui reste, c'est-à-dire les « bons français qui marchent au pas », comme on le chantait sous Pétain, sont invités à venir déclarer en Préfecture en quoi ils se sentent différents des métèques et autres rastaquères.
La dernière trouvaille est de terroriser les français qui demandent à renouveler leurs papiers d’identité et dont les parents ou grands parents ne seraient pas nés en France, en exigeant d’eux de multiples documents, pas forcément faciles à retrouver, et en les mettant en position humiliante de demander à être reconnus pour ce qu’ils sont depuis toujours. (Je vous écrirais très prochainement sur ce sujet, parfaitement révoltant)
« Si tu combats avec les armes de ton ennemi, écrivait Nietzsche, tu finira comme lui »
Sur les trois cent pages de son livre, Mathieu Rigouste met à notre portée les mille et quelques pages de sa thèse de doctorat, plutôt austères et indigestes. Remercions le de cet effort. A la fin de sa conférence, je dois avouer que j’étais entre l’accablement et la révolte. A la réflexion, je pense qu’il faut prendre ce genre de manigances par le mépris tout en gardant les yeux bien ouverts et, comme l’a dit Mathieu Rigouste dans une interview :
« Pour ma part, je cherche des armes de libération et des formes de vie épanouissantes. Je crois dans la rupture, dans l’insoumission, dans l’autonomie et la solidarité, dans la multiplicité des tactiques et l’entraide. Je crois que l’ensemble du problème continue de tourner autour du travail et du système de production. Qu’il faut créer les moyens d’arrêter de travailler pour cet ordre des choses et de commencer à œuvrer collectivement pour le bonheur et l’émancipation. J’imagine des communes libres et autos organisées, librement fédérées entre elles. »
Pour voir Mathieu Rigouste en vidéo un petit clic ICI:
Voici, pour finir et vous mettre en bouche, la table des matières :
Introduction. Aux racines du « nouvel ordre sécuritaire »
- Les nouveaux chantiers de la « question postcoloniale »
- Une histoire ancienne - La contre-subversion, un tabou français
- Les engrenages de la mécanique sécuritaire
- Les archives de l’IHEDN, corpus significatif de l’évolution des conceptions de la défense
- Démonter la machine sécuritaire
I / L'indigène-artisan, ou le laboratoire colonial de la contre-subversion (1954-1962) -
1. L’armée au chevet de l’Empire et la France « rempart de l’Occident »
- L’influence des officiers « coloniaux »
- La formation des réseaux français de la contre-subversion
- Les écoles de la guerre nouvelle
- La « volonté hégémonique » des 5e bureaux en Algérie
- L’influence internationale de la doctrine française de la « guerre révolutionnaire »
- La matrice idéologique d’un nouveau concept de contrôle social - La menace rouge et verte : sur la race et l’idéologie des subversifs
- Se défendre contre les « derniers barbares »
- Justifier la force : la raison d’État et les intérêts de la nation
- Communauté et coopération : les sources de l’idéologie néocoloniale
2. La doctrine de la contre-subversion
- La gangrène : diagnostiquer le « pourrissement » de la population
- L’« indigène-partisan » comme figure de l’ennemi intérieur
- La purge : éléments de thérapie contre-subversive
- Le rôle inavoué de la banalisation de la torture
- « Pacification » et « action psychologique »
- La dimension internationale de la doctrine de la guerre révolutionnaire - Une utopie de la société militarisée
- La propagande, arme indispensable de tout gouvernement d’une « société qui veut vivre »
3. Instituer la guerre moderne (1955-1962)
- De la « guerre globale » à la « défense intérieure du territoire »
- 1962 : l’institution de la « défense opérationnelle du territoire »
- L’influence de la contre-subversion sur la Constitution de la Ve République
- Une Défense nationale « adaptée au fait idéologique et au fait nucléaire »
- Les « cas concrets » : jouer à la guerre contre l’ennemi intérieur
- Les exercices « Antares » de 1960-1961 : vers la menace postcoloniale
- Le 17 octobre 1961 : expérimenter la contre-subversion dans Paris
- L’importation de la contre-subversion en métropole
- La conférence de Maurice Papon à l’IHEDN en mai 1961
- Un crime contre l’humanité ?
II / La « chienlit » et les sous-développés : la conception du modèle sécuritaire français (1959-1981)
4. La doctrine de la dissuasion nucléaire efface officiellement la contre-subversion (1959-1968)
- Prohibition et refoulement de la contre-subversion
- De la lutte anti-OAS à la réorganisation des forces spéciales et l’épuration de l’armée
- Mise à l’écart des officiers français de la guerre révolutionnaire et internationalisation de la DGR
- Conseillers militaires et « aide au tiers monde »
- 1968, premières revalorisations de la contre-subversion pour l’intérieur
- La population comme milieu de prolifération de la subversion
- Le rapprochement idéologique des « contre-subversifs » et des atlantistes
- L’invention de l’immigré postcolonial
- La fabrication de la menace migratoire
- De l’action psychologique à la promotion de l’« esprit de défense »
- La révolution télévisuelle comme vecteur de l’« esprit de défense », « vaccin » de la population contre l’agression
- Informer, éduquer, discipliner la population
5. La genèse du contrôle sécuritaire (1968-1981)
- Pompidou, Marcellin, Chaban-Delmas, Messmer : expier 1968, fermer les frontières
- La consolidation de l’appareil sécuritaire sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing
- L’émergence du terrorisme international et lesnouvelles figures de l’ennemi intérieur
- Les nouveaux discours de la peur
- De la « menace démographique » du Sud à la question des « musulmans de l’intérieur »
- De l’« esprit de défense » à la « culture de sécurité » et au Plan Vigipirate
III / L'ennmi intérieur global, ou la mise en ordre de la domination médiatico-sécuritaire (1979-2008)
6. La construction de la menace identitaire (1979-1989)
- La subversion et la submersion : les cheminements de la question identitaire
- L’ordre républicain et les « faux Français »
- La Foudre et le cancer : persistances ou réhabilitation de la contre-subversion ?
- Le premier septennat de François Mitterrand et la résurgence de méthodes contre-subversives
- L’institution juridique de la « menace migratoire »
- Faire collaborer l’armée avec l’école et les médias
- Les prémisses idéologiques de la globalisation sécuritaire
7. L’ordre global et les nouvelles menaces (1989-1995)
- L’essor de la « théorie des nouvelles menaces »
- Les « zones grises » intérieures
- Le développement du « maillage de défense et de sécurité »
- Les nouveaux appareils idéologiques de sécurité et le maillage européen
- Débusquer les « islamistes de l’intérieur »
- Sulfureuses collaborations dans la lutte contre l’islamisme
- Affaires algériennes et montages médiatico-policiers
- Le génocide rwandais, dérive extrême des techniques de la DGR
- Première tentative de transmutation partielle de la DGR dans la « culture de défense » française
- Intégrer, expulser, pacifier : le nouveau triptyque du contrôle intérieur
8. L’antiterrorisme au cœur de la nouvelle « culture de sécurité »
- Sécuriser le local et le global : l’avènement des coalitions médiatico-sécuritaires
- De nouvelles structures pour promouvoir la « culture de sécurité »
- L’appropriation des « nouvelles menaces » par la pensée d’État
- Les « attentats islamistes » de 1995 et Vigipirate, prétextes au quadrillage militaro-policier du territoire
- « Association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » : une incrimination propice aux montages médiatico-policiers
- À partir de 1995, la discrète réhabilitation officielle de l’« action psychologique »
9. La guérilla urbaine, nouvel horizon de la sécurité intérieure
- L’échelle Bui-Trong et le fantasme de la guérilla urbaine postcoloniale
- La théorie « de la vitre brisée » et la police de proximité
- Pour pacifier les quartiers populaires, importer les méthodes de la « guerre urbaine » ?
- Maintien de l’ordre intérieur et « contrôle des foules » dans les opérations militaires extérieures
- La tentation de la militarisation du maintien de l’ordre
- Le « laboratoire » des émeutes urbaines de novembre 2005
- Nouvelles techniques de contrôle des quartiers populaires et exercices militaires anti-guérilla
10. La France dans le capitalisme sécuritaire mondialisé
- Immigration et sécurité : l’emballement législatif
- L’industrialisation des machines sécuritaires
- La doctrine de la guerre économique : intelligence économique et contre-subversion
- Le capitalisme sécuritaire, une économie politique du contrôle
- La sécurité intérieure, nouvelle industrie de guerre
Conclusion. L’ordre par le chaos.
En attendant les vôtres, voici un commentaire de l’association « Education sans frontières » :
On peut également souligner le fait que le terme "immigré" désigne implicitement les migrants originaires des anciennes colonies françaises.
Pourquoi ne demande-t-on pas aux anglais, hollandais, et autres s'installant en France d'apprendre la Marseillaise, les valeurs de la République, le français ? Bien au contraire, ce sont souvent les commerçants des villages où ils s'installent qui se mettent à l'anglais, et tout le monde trouve cela normal !
De quoi parle-t-on exactement quand on parle d'intégration ? Pourquoi certains devraient-ils s'intégrer et d'autres non ?
La France pratique actuellement une politique xénophobe qui est d'autant plus dangereuse en ces temps de crise.
Il est temps de réagir !